Friday, July 20, 2007

Contemplations

Alors qu'A. atteind doucement ses 6 ans d'existence, l'age du debut de la maturite pour une association, et que 3 ans deja se sont ecoules depuis que je me suis installe au Nepal, a temps complet, en tant que coordinateur, je ressens le besoin de faire une pause au milieu de l'agitation et du chaos qui caracterise chacune de mes journees, contempler un moment le chemin parcouru, et imaginer celui qui reste a faire.
Parler de l'avenir est un exercice hasardeux, tant il est difficile ici de prevoir quoi que ce soit. C'est une verite que les visiteurs entrevoient souvent mais dont ils peinent a realiser toute l'ampleur. Il faut y vivre, pour s'en rendre compte. Tenir un engagement releve presque toujours du miracle. L'ironie est que quand on y parvient, plus ou moins, on s'apercoit que finalement ca ne servait pas a grand chose. Alors, on finit par faire comme tout le monde, laisser les choses se faire d'elles-memes, a leur rythme. La vie est incertaine, le temps approximatif, on maitrise peu de choses, et apres avoir beaucoup lute, on se rend compte qu'il n'y a pas d'autres choix que d'accepter, et s'adapter, ou partir.

Dans cet environement, ou l'imprevu est roi, les nepalais ont naturellement developpe une capacite d'adaptation extraodinaire; une incroyable flexibilite, qui les a rendu celebre de part le monde pour leur tolerance et leur ouverture d'esprit, mais qui, poussee a l'extreme, aboutit souvent a un manque total de "normes", de ce qu'on pourrait appeler chez nous la morale (bien que ce terme ait ici une toute autre dimension), ou encore de "surmoi" comme le dit si bien Dominique. Puisque tout est possible, meme le plus improbable, tous les moyens sont bons pour y faire face et s'en sortir. La corruption, qui ronge comme une peste toute la societe (et pas seulement sa classe dirigeante, loin de la) est un exemple type de cette capacite d'adaptation. La verite est que toute personne qui dispose d'une forme de pouvoir, aussi minime et temporaire soit elle, serait consideree (par ses proches, ses relations) comme profondement inepte si elle ne s'en servait pas pour obtenir un profit financier quelconque. Dans cette espece de jungle que represente la societe nepalaise, la notion d'honnetete est totalement absente, reservee aux imbeciles, aux faibles, et notamment aux etrangers avec leurs idees exotiques. Les nepalais sont capables de se plaindre publiquement de la corruption, mais uniquement de celle dont ils ont ete victimes, jamais de celle dont ils se rendent coupables, au quotidien, ceci apparemment sans realiser une minute que les deux sont intimement liees.

Cette absence totale de penchant pour l'honnetete, rend la vie en societe particulierement difficile. Tout le monde se sourit, semble se temoigner un profond respect l'un en face de l'autre, mais personne ne fait confiance a personne. Dans toute situation un peu conflictuelle, le mensonge est toujours l'option par defaut, la regle et non l'exception, parce qu'il est cense donner un avantage, rapporter un plus grand benefice. Et celui qui ment, arrive a fait croire a son mensonge, et en tire un benefice, sera publiquement desaprouve, pour la forme, mais en realite admire, et regarde comme une personne "'intelligente", d'autant plus intelligente que le profit que son mensonge lui aura rapporte sera plus grand. le mot nepalais "chalak" utilise pour cette circonstance, temoigne parfaitement de l'ambiguite de l'attitude nepalaise vis a vis du mensonge. "Chalak" c'est le fute, la crapule, mais pour laquelle on a de l'admiration.

Dans un societe ou le mensonge est considere comme un moyen legitime (pour ne pas dire incontournable) de survie, la verite est toujours elusive, insaisisable. Hors pour des cartesiens comme nous, et peut etre plus encore pour le physicien que j'ai ete une bonne partie de ma vie, ne pas arriver a saisir la verite est une experience troublante. S'il vous ai deja arrive de circuler en voiture sur une route de campagne inconnue, la nuit, sans feux, sous une pluie battante, vous aurez une idee de cette sensation. Sachant que si on peut s'arreter sur le bord de la route et attendre que l'orage passe, on ne peut pas interrompre le cours de la vie. Il faut avancer, et naviguer du mieux possible entre les obstacles, avec le peu de visibilite dont on dispose.

Gerer cette association est pour moi ce challenge quotidien. Je ne m'en plains pas le moins du monde, car en fait c'est ce challenge que j'ai choisi, ma nature (penchant psychologiques ou disposition d'esprit, comme on voudra) me rendant incapable d'apprecier les bienfaits d'une vie normale, rangee, calme, ou tout - ou presque - se passe comme prevu. Et puis Dieu merci, sous la tempete quotidienne, l'obscurite permenante, il y a des phares qui nous guident, des amities qui ne peuvent jamais etre completement sinceres, mais qui aident a eclairer certaines parties du chemin.

Les enfants sont souvent, ma premiere source d'information. Non qu'ils ne mentent pas, mais ils manquent d'experience, et leur mensonge d'enfants sont des puzzles qu'il suffit de remettre a l'endroit. La verite qui en emerge est souvent bien plus instructive que le discours tortueux des adultes.

Ce que je dis des adultes nepalais ne doit pas donner l'impression que je ne les aime pas. Si c'etait le cas, je ne resterai pas ici. J'adore les nepalais, dans leur complexite, leurs meandres, leur douceur et leur ferocite, leur vitalite, leurs contradictions permanentes, et surtout dans leur imprevisibilite. La propension au mensonge elle meme fait partie du tableau. Je la comprends, comme reflexe de survie, et je l'accepte. L'important est d'en etre conscient. Ce n'est pas toujours le cas, malheureusement, de beaucoup de visiteurs dont certains benevoles. Les occidentaux assimilent a tort la spontaneite des nepalais a de la franchise, leur proximite a de l'amitie. Cela n'a vraiment rien a voir, et le gap socio-culturel est flagrant dans cette confusion, qui engendre souvent de belles desillusions.

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