Je parle peu de politique, car c'est un sujet qui echauffe rapidement la discussion, meme, et surtout, entre amateurs eclaires du Nepal. Dans le contexte que j'ai decrit, ou la verite est toujours insaisissable (notamment, pour ne pas dire en premier plan, dans ce que rapporte la presse nationale), il est tres difficile de se faire un idee un peu objective des faits eux memes, des tenants et des aboutissants, et que c'est pour cette raison que l'affect l'emporte souvent sur la raison. Il ne se passe pas un jour sans qu'un journal, un parti politique ou un individu demente les propos tenus la veille par un autre organe de presse. La realite elle meme reste insaisisable au grand publique, qui baigne dans une incertitude factuelle difficile a imaginer.
Resumons: Il y a les partisans du roi, considere comme la seule autorite unifiante, ceux des partis politiques traditionnels, presentes commes les seuls representants legitimes du peuple, et ceux des maoists, et de leur revolution, jugee seule capable de balayer des siecles de feodalisme sous lesquels la societe etouffe lentement. J'ai ma propre preference bien sure, mais que je m'abstiendrai de partager, bien conscient que cela ne convaincrait personne. Je peux en revanche temoigner de la facon dont je pense les choses vont evoluer, dans les mois/annees a venir, en me basant sur ma propre analyse des evenements recents et des tendances visibles.
Les maoistes n'ont aucune affinite avec les partis politiques dits democratiques, ni avec la vie democratique elle meme. Il faut en etre parfaitement convaincu, tout ce qu'ils ont fait jusqu'a present le prouve. Leur alliance l'annee derniere a ete purement strategique. C'etait l'unique moyen pour eux de prendre la seule partie du Nepal qui echappait jusqu'alors a leur emprise, sa tete pensante, la ou tout se joue, Katmandou.
Pour cela, le premier obstacle fut le roi, chef de l'armee, qui fut balaye par un soulevement presente comme pacifiste et anti-monarchie, qui ne fut en realite rien de tel. Ceux qui y ont assiste savent que les manifestations monstre d'avril furent completement infiltres de maoists durs, qui ont manipule les foules (qui ne reclamaient non pas la fin de la monarchie, mais la fin de la guerre civile et d'une decenie de marasme), ont provoque les affrontements sporadiques avec la police qui ont suffit a mettre le feux aux poudres, et a presenter le roi comme un despote pret a massacrer son peuple pour conserver le pouvoir. La stategie a paye, et le roi a renonce au pouvoir, apres la mort d'une trentaine de manifestants sur 3 semaines (la plupart de pierres ou balles perdues), beacoup sans doute mais bien peu par rapport aux hecatombes dont les grands despotes de notre siecle se rendent quotidiennement coupables. Bizaremment, il n'est pas venu a l'esprit d'un seul des journalistes occidentaux d'en conclure que soit le souverain nepalais etait un despote rate, soit qu'il avait vraiment ce souci du peuple qu'il n'a jamais cesse d'exprimer publiquement.
La monarchie active, meme parlementaire et constitutionnelle, meme garantissant l'exercice de la democratie, n'etait peut etre pas l'avenir du Nepal, ne serait-ce que parce que son succes aurait ete trop dependant de la personnalite du roi lui meme, donnee sur laquelle le peuple n'a aucun controle. Et si, beaucoup de rumeurs inverifiees circulent naturellement sur Gyanendra, son fils, le prince Paras, est quand a lui un criminel notoire, qu'on imagine vraiment mal a la tete d'une armee...
Et puis, on le sait, la mode n'est plus aux rois, mais aux regimes democratiques made in US, regimes dont la reussite materielle fait oublier un peu vite les defauts et lacunes, et qu'on n'imagine pas ne pas pouvoir appliquer a chaque partie du globe avec le meme bonheur. La tragique experience de l'Irak n'a malheureusement pas suffit a demontrer aux pays riches, toujours si prompts a se poser en modeles, qu'on n'impose pas une democratie, meme en envahissant un pays avec l'armee la plus puissante et sophistiquees du monde, et en deversant les montagnes de dollars sur la population. Une democratie ne peut s'etablir, reussir et prosperer que si le peuple auquel elle est destine est pret, et capable d'en surmonter les challenges.
Avant de changer de regime au Nepal, il aurait fallu se demander quelles etaient les alternatives plausibles, et si elles etaient vraiment preferables au regime existant. Hors dans l'euphorie d'une soudaine et innatendue reconciliation entre les enemis jures, dans l'espoir de voir le conflit enfin termine et les beaux jours revenir, personne n'a pris le temps de realiser qu'a part la prise de controle progressive totale par les moaistes, aucune autre alternative de gouvernement n'etait viable.
Depuis les balbutiements de la democratie nepalaise, les partis politiques se disputent le pouvoir avec l'acharnement et le manque d'elegance d'une meute de hyenes autour d'une carcasse juteuse. Ils fontionnent de maniere profondeement feodale, sous la main mise de la famille dirigeante, sont secoues d'incessants scandales de corruption, totalement ignorant et insensibles aux aspirations des 3/4 de la population. Ils ne disposent d'aucune legitimite, ni, pire encore, d'aucun moyen de la gagner dans les mois a venir. Pas suffisemment rapidement en tout cas pour faire le poids devant la maree maoiste, tsunami ideologique qui engloutit tout sur son passage. C'est une course contre la montre perdue d'avance. Les vieux dinosaures de la vie politique, auto proclames champion de la democratie et representants du peuple, a l'image, emblematique, du venerable Girija, 85 ans, premier ministre agonisant cense etre celui qui orchestrera la naissance du nouveau Nepal ! ces vieux dinosaures, aveugles par l'orgueil, ne se sont pas encore apercu qu'ils ne controlent plus rien. Ou plus probablement, ils ne veulent pas se l'avouer.
Alors que les maoistes ont ostensiblement et docilement parques dans des camps quelques miliers d'hommes, et une fraction (minimes) de leurs armes (les plus rudimentaires), pour faire plaisir aux observateurs etrangers venus arbitrer la paix, les YCL, structures regroupant la jeunesse nepalaise par centaine de milliers, soigneusement embrigadees et nourries aux valeurs du maoisme dans les camps d'entrainement pendant des annees, sont devenus la veritable armee populaire, en civile. Une armee dont le devouement et la ferveur ne connaissent aucune limite, l'armee qui amenera la nomenclature maoiste, Prachanda et sa clique d'intelectuels, au pouvoir d'ici un ou 2 ans.
Prachanda lui meme a fait cette prediction: il sera president du Nepal d'ici 2 ans. Tous les chefs des partis ont ri. On verra bien.
Toujours est-il que les YCL font la pluie et le beau temps a KTM, comme dans le reste du pays, depuis deja pres de 6 mois. C'est une verite qu'il faut oser accepter si on veut essayer d'y comprendre quelque chose. Il suffit que le gouvernement prenne une decision contre l'avis des chefs maoistes, pour que, dans les heures qui suivent, avec une rigueur et une efficacite toute militaire, les YCL se mobilisent, bloquent les routes, defilent en centre ville, ferment de force les magasins, les industries, cad prennent le pays et la population en otage jusqu'a ce que le gouvernement recule. Ce qui ne manque pas d'arriver. Certes les politiques se plaignent, de plus en plus, des methodes et du penchant manifestement peu democratique du mouvement maoiste, mais ces plaintes deviennent banales et se perdent dans le brouhaha ambiant.
En absence du roi, plus precisement de toute capacite d'intervention du roi, soigneusement deleste de tous ses droits constitutionels, rien n'arretera la montee du maoisme au Nepal. Le pays va devenir une republique communiste d'ici peu, et le peuple nepalais, si fier, si attache a sa liberte, mais tellement ignorant de l'histoire du monde, comprendra un peu tard qu'une republique communiste n'a jamais ete et ne sera jamais, democratique. Le maoisme c'est peut etre, parfois, rarement, la reussite economique a l'image de la Chine, mais c'est partout et de tout temps, la pensee unique, la mort de la liberte d'expression, la manipulation de la verite et des consciences, et la repression severe contre tous les deviants. Ce que nous vivons maintenant n'est qu'un avant-gout de ce qui nous attend.
Thursday, July 26, 2007
Wednesday, July 25, 2007
Gap
Des qu'on cesse d'etre un simple touriste, protege derriere son appareil photo, et tenu a un agenda de visites soigneusement chronometre qui ne laisse pas de place a l'imprevu, il faut avoir la tete bien fixee sur les epaules pour s'en sortir. Les jeunes visiteurs indecis qui viennent au Nepal pour se "trouver", ne font en general que se perdre un peu plus, tant l'abscence de reperes dans cette societe ou tout est possible peut etre destabilisante pour des occidentaux non prepares. C'est un peu comme se retrouver plonge au mileu du triangle des Bermudes, ou les appareils de bord ne fonctionnent plus, et ou le pilote ne peut plus se fier qu'a sa seule l'experience, sa capacite a naviguer a vue, au mieux au feeling, cad en puisant au plus profond de lui.
La rapport a l'argent des nepalais est aussi un sujet qui meriterait a mon avis une etude sociologique complete. Il m'est difficile de resumer en quelques mots ce qui reste pour moi, meme apres tant d'annees, un sujet d'emerveillement et de confusion permanent. Je dirai seulement que les nepalais sont persuades que l'argent peut tout acheter (notamment le statut social), et que, partant de la, il est la valeur supreme. Cela peut sembler un paradoxe difficile a apprehender sachant que le Nepal est un des pays ou des religions telles que le bouddhisme ou l'hindhouisme, qui toutes deux pronent le detachement comme la seule voie vers l'accomplissement, sont pratiquees le plus ostensiblement et avec le plus de ferveur.
Je repondrai que la ferveur religieuse n'a pas grand chose a voir avec l'attitude philosophique, et que la grande majorite des nepalais ignorent les concepts abstraits fondant ces religions. Le culte ici est quotidien, et comme les grands festivals qui font l'admiration des touristes, constitue d'un ensemble d'actes traditionnels qui ponctuent la vie de tous les jours, et dont la signification originelle est le plus souvent ignoree (et denuee d'importance pour la masse). Et je me prends souvent a penser, en passant devant les temples bondes ou tous les nepalais, petits ou grands, jeunes et vieux, riches et pauvres, se melent avec la meme devotion, que le Dieu qu'ils venerent le plus ne s'appele si Shiva ni Ganesh, ni meme Bouddha.
La rapport a l'argent des nepalais est aussi un sujet qui meriterait a mon avis une etude sociologique complete. Il m'est difficile de resumer en quelques mots ce qui reste pour moi, meme apres tant d'annees, un sujet d'emerveillement et de confusion permanent. Je dirai seulement que les nepalais sont persuades que l'argent peut tout acheter (notamment le statut social), et que, partant de la, il est la valeur supreme. Cela peut sembler un paradoxe difficile a apprehender sachant que le Nepal est un des pays ou des religions telles que le bouddhisme ou l'hindhouisme, qui toutes deux pronent le detachement comme la seule voie vers l'accomplissement, sont pratiquees le plus ostensiblement et avec le plus de ferveur.
Je repondrai que la ferveur religieuse n'a pas grand chose a voir avec l'attitude philosophique, et que la grande majorite des nepalais ignorent les concepts abstraits fondant ces religions. Le culte ici est quotidien, et comme les grands festivals qui font l'admiration des touristes, constitue d'un ensemble d'actes traditionnels qui ponctuent la vie de tous les jours, et dont la signification originelle est le plus souvent ignoree (et denuee d'importance pour la masse). Et je me prends souvent a penser, en passant devant les temples bondes ou tous les nepalais, petits ou grands, jeunes et vieux, riches et pauvres, se melent avec la meme devotion, que le Dieu qu'ils venerent le plus ne s'appele si Shiva ni Ganesh, ni meme Bouddha.
Friday, July 20, 2007
Contemplations
Alors qu'A. atteind doucement ses 6 ans d'existence, l'age du debut de la maturite pour une association, et que 3 ans deja se sont ecoules depuis que je me suis installe au Nepal, a temps complet, en tant que coordinateur, je ressens le besoin de faire une pause au milieu de l'agitation et du chaos qui caracterise chacune de mes journees, contempler un moment le chemin parcouru, et imaginer celui qui reste a faire.
Parler de l'avenir est un exercice hasardeux, tant il est difficile ici de prevoir quoi que ce soit. C'est une verite que les visiteurs entrevoient souvent mais dont ils peinent a realiser toute l'ampleur. Il faut y vivre, pour s'en rendre compte. Tenir un engagement releve presque toujours du miracle. L'ironie est que quand on y parvient, plus ou moins, on s'apercoit que finalement ca ne servait pas a grand chose. Alors, on finit par faire comme tout le monde, laisser les choses se faire d'elles-memes, a leur rythme. La vie est incertaine, le temps approximatif, on maitrise peu de choses, et apres avoir beaucoup lute, on se rend compte qu'il n'y a pas d'autres choix que d'accepter, et s'adapter, ou partir.
Dans cet environement, ou l'imprevu est roi, les nepalais ont naturellement developpe une capacite d'adaptation extraodinaire; une incroyable flexibilite, qui les a rendu celebre de part le monde pour leur tolerance et leur ouverture d'esprit, mais qui, poussee a l'extreme, aboutit souvent a un manque total de "normes", de ce qu'on pourrait appeler chez nous la morale (bien que ce terme ait ici une toute autre dimension), ou encore de "surmoi" comme le dit si bien Dominique. Puisque tout est possible, meme le plus improbable, tous les moyens sont bons pour y faire face et s'en sortir. La corruption, qui ronge comme une peste toute la societe (et pas seulement sa classe dirigeante, loin de la) est un exemple type de cette capacite d'adaptation. La verite est que toute personne qui dispose d'une forme de pouvoir, aussi minime et temporaire soit elle, serait consideree (par ses proches, ses relations) comme profondement inepte si elle ne s'en servait pas pour obtenir un profit financier quelconque. Dans cette espece de jungle que represente la societe nepalaise, la notion d'honnetete est totalement absente, reservee aux imbeciles, aux faibles, et notamment aux etrangers avec leurs idees exotiques. Les nepalais sont capables de se plaindre publiquement de la corruption, mais uniquement de celle dont ils ont ete victimes, jamais de celle dont ils se rendent coupables, au quotidien, ceci apparemment sans realiser une minute que les deux sont intimement liees.
Cette absence totale de penchant pour l'honnetete, rend la vie en societe particulierement difficile. Tout le monde se sourit, semble se temoigner un profond respect l'un en face de l'autre, mais personne ne fait confiance a personne. Dans toute situation un peu conflictuelle, le mensonge est toujours l'option par defaut, la regle et non l'exception, parce qu'il est cense donner un avantage, rapporter un plus grand benefice. Et celui qui ment, arrive a fait croire a son mensonge, et en tire un benefice, sera publiquement desaprouve, pour la forme, mais en realite admire, et regarde comme une personne "'intelligente", d'autant plus intelligente que le profit que son mensonge lui aura rapporte sera plus grand. le mot nepalais "chalak" utilise pour cette circonstance, temoigne parfaitement de l'ambiguite de l'attitude nepalaise vis a vis du mensonge. "Chalak" c'est le fute, la crapule, mais pour laquelle on a de l'admiration.
Dans un societe ou le mensonge est considere comme un moyen legitime (pour ne pas dire incontournable) de survie, la verite est toujours elusive, insaisisable. Hors pour des cartesiens comme nous, et peut etre plus encore pour le physicien que j'ai ete une bonne partie de ma vie, ne pas arriver a saisir la verite est une experience troublante. S'il vous ai deja arrive de circuler en voiture sur une route de campagne inconnue, la nuit, sans feux, sous une pluie battante, vous aurez une idee de cette sensation. Sachant que si on peut s'arreter sur le bord de la route et attendre que l'orage passe, on ne peut pas interrompre le cours de la vie. Il faut avancer, et naviguer du mieux possible entre les obstacles, avec le peu de visibilite dont on dispose.
Gerer cette association est pour moi ce challenge quotidien. Je ne m'en plains pas le moins du monde, car en fait c'est ce challenge que j'ai choisi, ma nature (penchant psychologiques ou disposition d'esprit, comme on voudra) me rendant incapable d'apprecier les bienfaits d'une vie normale, rangee, calme, ou tout - ou presque - se passe comme prevu. Et puis Dieu merci, sous la tempete quotidienne, l'obscurite permenante, il y a des phares qui nous guident, des amities qui ne peuvent jamais etre completement sinceres, mais qui aident a eclairer certaines parties du chemin.
Les enfants sont souvent, ma premiere source d'information. Non qu'ils ne mentent pas, mais ils manquent d'experience, et leur mensonge d'enfants sont des puzzles qu'il suffit de remettre a l'endroit. La verite qui en emerge est souvent bien plus instructive que le discours tortueux des adultes.
Ce que je dis des adultes nepalais ne doit pas donner l'impression que je ne les aime pas. Si c'etait le cas, je ne resterai pas ici. J'adore les nepalais, dans leur complexite, leurs meandres, leur douceur et leur ferocite, leur vitalite, leurs contradictions permanentes, et surtout dans leur imprevisibilite. La propension au mensonge elle meme fait partie du tableau. Je la comprends, comme reflexe de survie, et je l'accepte. L'important est d'en etre conscient. Ce n'est pas toujours le cas, malheureusement, de beaucoup de visiteurs dont certains benevoles. Les occidentaux assimilent a tort la spontaneite des nepalais a de la franchise, leur proximite a de l'amitie. Cela n'a vraiment rien a voir, et le gap socio-culturel est flagrant dans cette confusion, qui engendre souvent de belles desillusions.
Parler de l'avenir est un exercice hasardeux, tant il est difficile ici de prevoir quoi que ce soit. C'est une verite que les visiteurs entrevoient souvent mais dont ils peinent a realiser toute l'ampleur. Il faut y vivre, pour s'en rendre compte. Tenir un engagement releve presque toujours du miracle. L'ironie est que quand on y parvient, plus ou moins, on s'apercoit que finalement ca ne servait pas a grand chose. Alors, on finit par faire comme tout le monde, laisser les choses se faire d'elles-memes, a leur rythme. La vie est incertaine, le temps approximatif, on maitrise peu de choses, et apres avoir beaucoup lute, on se rend compte qu'il n'y a pas d'autres choix que d'accepter, et s'adapter, ou partir.
Dans cet environement, ou l'imprevu est roi, les nepalais ont naturellement developpe une capacite d'adaptation extraodinaire; une incroyable flexibilite, qui les a rendu celebre de part le monde pour leur tolerance et leur ouverture d'esprit, mais qui, poussee a l'extreme, aboutit souvent a un manque total de "normes", de ce qu'on pourrait appeler chez nous la morale (bien que ce terme ait ici une toute autre dimension), ou encore de "surmoi" comme le dit si bien Dominique. Puisque tout est possible, meme le plus improbable, tous les moyens sont bons pour y faire face et s'en sortir. La corruption, qui ronge comme une peste toute la societe (et pas seulement sa classe dirigeante, loin de la) est un exemple type de cette capacite d'adaptation. La verite est que toute personne qui dispose d'une forme de pouvoir, aussi minime et temporaire soit elle, serait consideree (par ses proches, ses relations) comme profondement inepte si elle ne s'en servait pas pour obtenir un profit financier quelconque. Dans cette espece de jungle que represente la societe nepalaise, la notion d'honnetete est totalement absente, reservee aux imbeciles, aux faibles, et notamment aux etrangers avec leurs idees exotiques. Les nepalais sont capables de se plaindre publiquement de la corruption, mais uniquement de celle dont ils ont ete victimes, jamais de celle dont ils se rendent coupables, au quotidien, ceci apparemment sans realiser une minute que les deux sont intimement liees.
Cette absence totale de penchant pour l'honnetete, rend la vie en societe particulierement difficile. Tout le monde se sourit, semble se temoigner un profond respect l'un en face de l'autre, mais personne ne fait confiance a personne. Dans toute situation un peu conflictuelle, le mensonge est toujours l'option par defaut, la regle et non l'exception, parce qu'il est cense donner un avantage, rapporter un plus grand benefice. Et celui qui ment, arrive a fait croire a son mensonge, et en tire un benefice, sera publiquement desaprouve, pour la forme, mais en realite admire, et regarde comme une personne "'intelligente", d'autant plus intelligente que le profit que son mensonge lui aura rapporte sera plus grand. le mot nepalais "chalak" utilise pour cette circonstance, temoigne parfaitement de l'ambiguite de l'attitude nepalaise vis a vis du mensonge. "Chalak" c'est le fute, la crapule, mais pour laquelle on a de l'admiration.
Dans un societe ou le mensonge est considere comme un moyen legitime (pour ne pas dire incontournable) de survie, la verite est toujours elusive, insaisisable. Hors pour des cartesiens comme nous, et peut etre plus encore pour le physicien que j'ai ete une bonne partie de ma vie, ne pas arriver a saisir la verite est une experience troublante. S'il vous ai deja arrive de circuler en voiture sur une route de campagne inconnue, la nuit, sans feux, sous une pluie battante, vous aurez une idee de cette sensation. Sachant que si on peut s'arreter sur le bord de la route et attendre que l'orage passe, on ne peut pas interrompre le cours de la vie. Il faut avancer, et naviguer du mieux possible entre les obstacles, avec le peu de visibilite dont on dispose.
Gerer cette association est pour moi ce challenge quotidien. Je ne m'en plains pas le moins du monde, car en fait c'est ce challenge que j'ai choisi, ma nature (penchant psychologiques ou disposition d'esprit, comme on voudra) me rendant incapable d'apprecier les bienfaits d'une vie normale, rangee, calme, ou tout - ou presque - se passe comme prevu. Et puis Dieu merci, sous la tempete quotidienne, l'obscurite permenante, il y a des phares qui nous guident, des amities qui ne peuvent jamais etre completement sinceres, mais qui aident a eclairer certaines parties du chemin.
Les enfants sont souvent, ma premiere source d'information. Non qu'ils ne mentent pas, mais ils manquent d'experience, et leur mensonge d'enfants sont des puzzles qu'il suffit de remettre a l'endroit. La verite qui en emerge est souvent bien plus instructive que le discours tortueux des adultes.
Ce que je dis des adultes nepalais ne doit pas donner l'impression que je ne les aime pas. Si c'etait le cas, je ne resterai pas ici. J'adore les nepalais, dans leur complexite, leurs meandres, leur douceur et leur ferocite, leur vitalite, leurs contradictions permanentes, et surtout dans leur imprevisibilite. La propension au mensonge elle meme fait partie du tableau. Je la comprends, comme reflexe de survie, et je l'accepte. L'important est d'en etre conscient. Ce n'est pas toujours le cas, malheureusement, de beaucoup de visiteurs dont certains benevoles. Les occidentaux assimilent a tort la spontaneite des nepalais a de la franchise, leur proximite a de l'amitie. Cela n'a vraiment rien a voir, et le gap socio-culturel est flagrant dans cette confusion, qui engendre souvent de belles desillusions.
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